Le Logone-et-Chari à la croisée des urnes : Analyse d’un scrutin présidentiel sous haute tension sécuritaire et politique

Gazelle D'Afrique

Le département du Logone-et-Chari, dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, a été le théâtre d’un scrutin présidentiel 2025 aux multiples facettes, révélé par une série de reportages de campagne. Loin d’un plébiscite uniforme, l’analyse des résultats et du déroulement de la campagne dans les neuf communes de Fotokol, Hilé-Alifa, Logone-Birni, Goulfey, Makary, Kousseri, Waza, Blangoua et Zina, dresse le tableau d’une région polarisée. Si certains bastions ont réaffirmé une fidélité éclatante avec des taux de participation records et des victoires massives, d’autres communes, notamment Kousseri et Waza, ont envoyé un signal politique fort, infligeant une défaite cinglante au parti au pouvoir, au profit d’une opposition locale grandissante. Les enjeux dépassent désormais les simples querelles partisanes, et les divisions internes : ils touchent à la sécurité, à l’accessibilité logistique des zones enclavées, à la jeunesse en quête de leadership, et à un besoin criant de réponses aux doléances de développement local. Ce décryptage révèle les stratégies, les succès, mais surtout les failles d’une mobilisation dans un contexte marqué par l’insécurité et la concurrence politique.

Quatre communes du Logone-et-Chari ont brillé par leur capacité de mobilisation, assurant au parti au pouvoir une victoire nette, voire écrasante, traduisant une organisation structurée et une stratégie de proximité efficace.

1- Makary : Le Triomphe de la Mobilisation

La campagne à Makary est saluée pour son organisation structurée et sa mobilisation intense. Sous la présidence de M. Said Kamsouloum, la stratégie s’est appuyée sur une forte stratégie de proximité, mobilisant dix sous-commissions pour couvrir tous les quartiers et villages. L’implication des chefs traditionnels et des élites locales a été un facteur clé de succès.

Le scrutin de Makary a enregistré le taux de participation record de 92,91 % des électeurs inscrits, se soldant par une « victoire écrasante » du candidat du RDPC. Cette dynamique a été soutenue par une mobilisation financière conséquente de 22 900 000 FCFA. Cependant des difficultés dans la désignation des représentants ont été mentionnées.

L’enjeu majeur est de renforcer l’ancrage du parti et la satisfaction des besoins locaux. La commission recommande d’intensifier la campagne de proximité, de répondre aux doléances prioritaires des populations et d’améliorer la coordination avec les autorités électorales.

L’on peut donc conclure que Makary est le modèle d’une campagne réussie, combinant organisation, financement et adhésion populaire.

2. Hilé-Alifa : La Victoire contre l’Abstention

L’arrondissement de Hilé-Alifa a démontré une forte mobilisation du RDPC et une organisation logistique efficace, malgré un contexte difficile. La campagne a été supervisée par l’Honorable Ali Adjit, président de la commission communale.

Le candidat du RDPC y a obtenu une victoire nette, recueillant 76,07 % des suffrages, selon les chiffres des dépouillements, loin devant l’opposition à l’instar du FSNC qui lui vient avec 16,61 %. Néanmoins, l’arrondissement a été confronté à des contraintes sécuritaires et matérielles (insécurité, inondations, manque de ressources). Surtout, le taux d’abstention élevé (40,78 %) révèle des défis d’accessibilité et de mobilisation.

Les enjeux se concentrent sur la sécurité et l’ »accessibilité pour les futurs scrutins. Les recommandations faites par les responsables de ce scrutin, incluent le renforcement de la sécurité dans les zones à risque et l’organisation du transport des électeurs des zones enclavées.

À Hilé-Alifa donc, la victoire est nette, mais l’abstention due à l’insécurité demeure un défi structurel majeur.

3. Goulfey : L’Efficacité de la Proximité

La commission communale de Goulfey a mené une campagne structurée et efficace. La stratégie a mis l’accent sur la campagne de proximité, avec douze commissions de secteur organisant plus de 3 000 rencontres et ciblant environ 20 000 électeurs. Le scrutin s’est soldé par une victoire éclatante avec un score de 73,92 % du RDPC et un taux de participation de 65,83 % selon les tendances. Les populations ont clairement exprimé des doléances locales dans des domaines vitaux à savoir : santé, éducation, eau potable, électrification, infrastructures routières et agricoles.

L’enjeu central est de répondre aux doléances prioritaires des populations pour consolider les acquis. Il faut également noter la nécessité de valoriser l’implication des élites et chefs traditionnels.

Pour ce qui est de la commission communale de campagne de Goulfey, la forte implication des élites et une organisation rigoureuse ont permis une victoire solide, mais l’attente d’un retour sur investissement en développement est pressante.

4. Fotokol : Le Succès sous la Menace Insécuritaire

La commune de Fotokol a conduit sa campagne dans un contexte sécuritaire et socio-économique complexe. La stratégie a mis en avant les réalisations du septennat écoulé, s’appuyant sur une forte mobilisation des militants. L’insécurité est le défi majeur, provoquant le déplacement de villages et la peur. Les routes impraticables ont entraîné le retard et l’annulation de meetings. Le manque de ressources financières et logistiques a limité les activités.

Il est important pour l’avenir de renforcer l’appui financier et logistique et d’une meilleure prise en compte des doléances locales pour maintenir la crédibilité du parti. Il est impératif d’adapter les stratégies de campagne aux réalités du terrain.

Malgré la précarité et l’insécurité, Fotokol a garanti un plébiscite, mais ce succès est jugé fragile sans un soutien accru et des réponses concrètes aux attentes de sécurité et de services publics.

Toutefois, le scrutin 2025 a révélé de profondes fissures dans l’hégémonie du parti au pouvoir dans plusieurs communes, avec deux défaites retentissantes et deux victoires obtenues de justesse face à une opposition locale redoutable.

1. Waza : Le Vote Sanction Massif et la Déroute Politique

Malgré une structuration efficace en trois sous-commissions et un bilan financier important de 10 000 000 FCFA mobilisés, dont 8 015 000 FCFA provenaient du Maire et président de la commission communale de campagne, la campagne a abouti à un résultat catastrophique pour le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais.

Waza a infligé une défaite cinglante au candidat du RDPC. Le parti au pouvoir n’a recueilli que 4,34 % des suffrages, soient 250 voix. L’élection a été remportée par le FSNC avec 53,05 % des suffrages suivi par le MCNC avec 36,33 %. Ce résultat est interprété comme un « vote sanction massif » et une « perte d’influence majeure ».

Cet echec cuisant met en lumière la nécessité de réévaluer des pratiques politiques locales. Il est impérieux de mener une enquête qualitative auprès des électeurs, et d’adapter la communication et les actions du parti pour faire face à la montée de l’opposition. En définitive, Waza symbolise la crise de l’ancrage local du RDPC. La déconnexion entre les moyens financiers déployés et le résultat électoral impose une adaptation stratégique profonde.

2. Kousseri : La Capitulation face au FSNC

La Commission de Kousseri a organisé une campagne dynamique, mobilisant 15 350 000 FCFA et déployant 9 grands meetings et une campagne de porte-à-porte. Sous la houlette du Pr Hamat Tom, président de la commission communale de campagne, Kousseri enregistre une défaite politique majeure et un taux de participation faible de 39,32 %. Le candidat du RDPC a été devancé par l’opposition. Le FSNC d’Issa Tchiroma Bakary a remporté le scrutin avec 52,43 %, soient 9 542 voix, tandis que le RDPC n’a obtenu que 39,48 % donc 7 185 voix. Les retards de mandats, le harcèlement par des militants du FSNC, la passivité des forces de sécurité sont les incidents observés le jour du scrutin.

La percée du FSNC et l’abstention élevée appellent à une profonde remise en question des méthodes de mobilisation. Les doléances majeures non satisfaites que sont : routes, inondations, emploi, sécurité ont nourri le vote sanction. Il est impératif pour le parti du flambeau de renforcer la cohésion interne et répondre de manière concrète aux attentes des populations.

Kousseri est le principal bastion perdu du département. La défaite est le reflet d’une forte concurrence politique et de l’incapacité à répondre à des doléances socio-économiques urgentes.

3. Zina et Blangoua : La Victoire à l’Usure

Les communes de Zina et Blangoua ont vu la victoire de justesse du parti au pouvoir face à la montée en puissance de l’opposition, principalement le FSNC. Plusieurs difficultés ont été signalées à l’instar du déploiement tardif, de la désinformation sur les réseaux sociaux ayant impacté la mobilisation, la logistique compliquée (recours à hors-bords, pirogues). Il faut à l’avenir, adapter la stratégie de communication face aux réseaux sociaux, et consolider la position face à la « concurrence du FSNC ». Pour ce qui est de Blangoua le Taux de participation a été de 57,00 %. Le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais a pu tirer son épingle du jeu, avec un score de 50,97 %. Une victoire courte, suivi par le FSNC : 41,00 %. On note là également, une forte concurrence politique. I

Les achats de conscience, bulletins RDPC jetés, sont les principaux incidents observés lors du déroulement du vote. Pllusieurs doléances importantes ont été mentionnées, notamment dans les domaines de: santé, éducation, sécurité, eau potable. La nécessité d’une analyse des voix perdues et de l’amélioration de la stratégie de terrain, sont les points importants à ameliorer. Il est desormais imperieux de répondre aux doléances pour consolider la base.

Ces résultats témoignent d’une victoire très courte à Zina et d’une victoire courte à Blangoua, révélant une forte vulnérabilité. La problématique de la désinformation en ligne à Zina introduit un nouveau champ de bataille pour les futures campagnes.

4. Logone-Birni : La Mobilisation Face aux Difficultés d’Accès

Logone-Birni a mis en place une organisation rigoureuse. Les visites dans plus de 350 villages lors de cette campagne, a parvenant à un taux de participation de 66 %. Plusieurs défis d’ordre logistiques et sécuritaires sont à relever. L’accessibilité limitée à des zones enclavées comme Hinalé et le secteur du Yaéré est un obstacle majeur. L’insécurité dans des secteurs comme Dabanga et Kabo et la pression communautaire, ont compliqué la campagne. Un constat inquiétant est la déperdition des jeunes.

Afin d’amorcer les prochaines élections il est important de renforcer la visibilité du parti, de à mettre en place des programmes spécifiques d’encadrement et d’écoute pour les jeunes, et de renforcer la logistique pour les zones difficiles d’accès. Le scrutin à Logone-Birni s’est déroulé de manière globalement satisfaisante malgré des défis. Toutefois, la compétition serrée et la nécessité de regagner la confiance des jeunes appellent à une réflexion sur l’adaptation des méthodes de campagne.

L’analyse transversale des neuf rapports fait émerger des enjeux structurels qui conditionnent l’avenir politique du Logone-et-Chari. L’insécurité persistante, notamment due à la présence de groupes armés, est le dénominateur commun des difficultés. Elle a conduit au déplacement de villages à Fotokol, limité la participation à Hilé-Alifa et maintenu une tension sécuritaire à Logone-Birni. Les routes impraticables et l’accessibilité limitée à des secteurs comme le Yaéré imposent une logistique de campagne coûteuse et complexe (location de hors-bords et pirogues à Zina), qui ne peut être assurée sans un appui financier accru.

À cet effet, le Renforcement de la sécurité dans les zones à risque et l’organisation spécifiquement du transport des électeurs des zones enclavées sont de mise.

Les résultats de Kousseri et Waza confirment l’émergence d’un vote sanction massif, surtout en milieu urbain et périurbain. À Kousseri, la défaite est directement liée à l’incapacité à répondre aux doléances majeures (routes, inondations, emploi, sécurité). La montée de l’opposition dans presque toutes les communes (FSNC à 44,08 % à Zina, 41,00 % à Blangoua, 16,61 % à Hilé-Alifa) et la « déperdition des jeunes » signalée à Logone-Birni montrent que la simple mobilisation partisane ne suffit plus.

Pour conclure, l’élection présidentielle 2025 dans le Logone-et-Chari est un miroir des tensions que traverse la région. Si les succès de Makary et Goulfey prouvent la capacité de mobilisation des structures locales, les défaites de Kousseri et Waza, conjuguées aux victoires serrées de Zina et Blangoua, sonnent l’alarme d’un environnement politique de plus en plus concurrentiel.

La campagne a été gagnée sur la base d’une organisation rigoureuse et de la promesse d’un avenir meilleur. La consolidation de ces acquis dépendra désormais de la capacité des acteurs politiques à tirer les leçons de ce scrutin. L’impératif n’est plus seulement électoral, il est de gouvernance c’est à dire: répondre concrètement aux besoins exprimés, que ce soit en matière de sécurité, d’infrastructures ou d’emploi pour la jeunesse.

En substance, pour maintenir leur dynamique, les structures du parti au pouvoir devront transformer les rapports de campagne en plans d’action de développement, afin que l’adhésion manifestée dans les urnes ne se transforme pas, lors des prochaines échéances, en un « vote sanction massif » définitif. Le développement local et l’amélioration de la gouvernance électorale demeurent les priorités pour l’avenir de cette partie du Cameroun, et de ce bastion desormais effrité du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais.

La rédaction

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