Le séjour du Gouverneur de l’État de Borno, au Nigéria, dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, a servi de catalyseur à une initiative diplomatique et culturelle majeure. Le Pr Madi Ali, Président National de l’Association culturelle kanuri du Cameroun (ACKC), a saisi cette opportunité pour rencontrer l’hôte de marque. L’objectif était clair : établir un cadre de coopération formel pour la valorisation transfrontalière de l’héritage Kanuri, un patrimoine commun dont la portée s’étend bien au-delà des frontières administratives. Cette collaboration est perçue comme un levier essentiel pour consolider la paix, la sécurité et le développement dans toute la zone du Lac Tchad.
La présence du Pr Madi Ali n’est pas fortuite. En tant qu’éminent universitaire et figure de proue de l’ACKC, il incarne la profondeur des relations qui lient les Kanuri camerounais à l’État de Borno, largement reconnu comme le berceau historique et culturel de ce peuple.
L’ACKC œuvre au Cameroun à la préservation de l’identité, de la langue et des traditions Kanuri. Toutefois, cette mission prend tout son sens en dialogue avec le Nigéria. L’État de Borno, dont la capitale est Maiduguri, partage non seulement une longue frontière avec le Cameroun, mais aussi un héritage linguistique et des traditions sociales communes avec les populations de l’Extrême-Nord, héritières de l’ancien empire du Kanem-Bornu.
C’est fort de ces liens « frères » que le Président de l’ACKC a tenu à échanger directement avec le Gouverneur. Le message est un appel à l’action conjointe : « Nos langues et nos coutumes sont les mêmes. L’histoire du Borno est aussi l’histoire d’une partie de l’Extrême-Nord du Cameroun. Il est crucial de travailler main dans la main pour que notre héritage commun soit mieux connu, préservé et transmis aux jeunes générations des deux côtés de la frontière », a déclaré le Pr Madi Ali.
Au-delà des aspects purement culturels, cette coopération est directement liée aux enjeux de la stabilité régionale. La zone du Lac Tchad, frappée par l’insécurité et l’extrémisme (notamment Boko Haram), nécessite des solutions ancrées dans le tissu social. Le partage culturel Kanuri est un puissant mécanisme de résolution de conflits endogène. Il renforce le sentiment de fraternité, encourageant les communautés à privilégier le dialogue pour régler les différends fonciers ou agro-pastoraux.
Plus important encore, la valorisation des traditions de tolérance et l’identité positive servent de rempart contre l’extrémisme. En affirmant l’unité culturelle, on lutte contre les narratifs de division et de violence qui prospèrent sur la désintégration sociale.
Cette initiative bilatérale pose également les bases d’un développement socio-économique durable. Les liens culturels Kanuri facilitent déjà le commerce transfrontalier informel, vital pour la subsistance des populations frontalières. En sécurisant et en reconnaissant ces interactions, les autorités pourront injecter une dynamique économique et garantir la résilience des populations.
De plus, cette collaboration ouvre la voie à des projets ambitieux tels que le tourisme culturel transfrontalier, valorisant les sites historiques communs et générant des revenus locaux. Elle permet enfin l’harmonisation des efforts pour la préservation et la transmission de la langue Kanuri dans les systèmes éducatifs des deux pays.
L’engagement direct entre une association culturelle camerounaise et un exécutif nigérian (le Gouvernorat) est un exemple de diplomatie décentralisée efficace. Il crée un canal de communication non étatique indispensable pour répondre aux besoins spécifiques et immédiats des populations frontalières.
En fin de compte, l’entrevue entre le Pr Madi Ali et le Gouverneur de Borno est un signal fort : la culture n’est pas un luxe, mais un outil stratégique de cohésion sociale, de paix et d’intégration régionale, montrant que les frontières étatiques peuvent devenir des zones de partage plutôt que des lignes de fracture.
Arsène Nna



