Au Cameroun, le débat sur le plastique recyclé s’enflamme. Face à un arrêté ministériel imposant 30 % de plastique recyclé dans nos emballages, un collectif d’associations tire la sonnette d’alarme. Derrière la promesse écologique de l’économie circulaire se cacherait une menace directe pour la santé publique.
Dans la salle de conférence de la P2CE ( plate forme du commerce équitable), l’ambiance est électrique. Face aux micros de la presse nationale, les visages sont graves. À la tribune, Mbida Ndoumbe, porte-parole du Collectif et figure du P2CE, marque une pause théâtrale avant de lâcher une question qui glace l’assistance : « Savez-vous réellement ce que contiennent les bouteilles d’eau et de jus que vos enfants portent à leurs lèvres chaque matin ? »
À ses côtés, Ebieline Marie-Hélène Présidente du ROOHCAM réseau OSCs ONEHEALTH responsable de la communication pour le collectif, hausse le ton. L’objet de leur courroux ? L’arrêté conjoint N°001/MINMIDT/MINEPDED, signé en décembre 2025. Un texte ambitieux qui contraint les industriels de l’agroalimentaire à intégrer au moins 30 % de résine recyclée (R-PET) dans leurs bouteilles en plastique sous un délai de douze mois. Sur le papier, la promesse a tout pour seduire : réduire l’empreinte écologique, lutter contre les dépotoirs sauvages et moderniser la gestion des déchets au Cameroun. Mais sur le terrain, le constat dressé par les acteurs de la société civile est cinglant.
« Nous ne sommes pas contre le recyclage », martèle d’emblée Mbida Ndoumbe. « Nous disons oui à l’économie circulaire, mais un oui ferme à la sécurité sanitaire. » Et c’est là que le bât blesse. Pour qu’un plastique usagé revienne au contact des aliments, il doit subir une décontamination chimique irréprochable et faire l’objet d’un suivi millimétré.
Or, au Cameroun, la réalité du terrain s’avère bien éloignée des standards internationaux fixés par l’Union européenne ou la FDA américaine. La collecte de plastique s’effectue aujourd’hui de manière anarchique : dans les décharges à ciel ouvert, au fond des drains pollués et au milieu des ordures ménagères. Bouteilles d’huile de vidange, récipients de détergents ou d’pesticides ménagers se retrouvent mélangés sans aucun tri sanitaire rigoureux.
Plus préoccupant encore : le pays ne dispose à ce jour d’aucun référentiel « Food-Grade » homologué par l’Agence Normative (ANOR), ni d’aucun laboratoire national — y compris le Laboratoire National de Santé Publique (LNSP) ou le LANACOME — doté d’un protocole officiel pour tester la migration des substances toxiques vers les aliments. Réinjecter ces plastiques mal décontaminés dans la chaîne alimentaire reviendrait à exposer la population à un risque chimique incontrôlé.
Face à ce qu’il qualifie de « passage en force », le Collectif exige des garanties immédiates. Leurs revendications s’articulent autour d’un principe de précaution élémentaire :
* La suspension temporaire de l’obligation de 30 % de R-PET alimentaire tant que les outils de contrôle ne sont pas opérationnels.
* L’élaboration urgente d’un cadre normatif strict par l’ANOR et la certification des laboratoires d’analyse.
* La création d’un Label National R-PET Contrôlé, matérialisé par un QR Code vérifiable sur chaque bouteille pour garantir au consommateur la traçabilité intégrale de sa bouteille.
* L’ouverture d’une concertation nationale réunissant le gouvernement (MINSANTÉ, MINCOMMERCE, MINMIDT), les industriels et les organisations de consommateurs.
L’initiative du Collectif remet ainsi au centre du débat un arbitrage fondamental : la transition écologique peut-elle se faire aux dépens de la santé publique ? Si le gouvernement et les industriels ne réagissent pas promptement pour rassurer l’opinion et encadrer la filière, la légitime méfiance des consommateurs risque fort de transformer ce tournant écologique en crise sanitaire et commerciale majeure.
Arsène Nna
