19 jours pour recenser Sangmélima : L’impossible pari du BUCREP.

Gazelle D'Afrique

Ce lundi 11 mai 2026, les agents recenseurs de Sangmélima foulent enfin le terrain. Mais ne nous y trompons pas : ce départ, avec 17 jours de retard, n’est pas le signe d’un nouveau souffle, mais celui d’une fuite en avant désespérée. En voulant maintenir la clôture au 29 mai, l’administration s’apprête à valider une fiction statistique. Entre mépris financier et compression suicidaire du calendrier, le recensement à Sangmélima n’est plus une opération scientifique, c’est un naufrage de souveraineté.

Le premier verrou de cette débâcle est financier. Les frais de formation (31 500 FCFA), qui auraient dû être perçus pendant l’apprentissage comme un levier de motivation, n’ont commencé à être versés qu’avec un retard abyssal. Plus grave encore, à l’heure où les équipes se déploient, le paiement est sélectif.

Comment une administration peut-elle espérer de la rigueur technique de la part d’agents dont plusieurs attendent encore leur dû ? Cette rupture d’égalité au sein des troupes crée un climat de suspicion et de démobilisation. En envoyant sur le terrain des agents « en attente de paiement », l’État ne mobilise pas des experts, il déploie des mécontents. Le message envoyé est clair : le travailleur est accessoire, seul le chiffre final — même creux — importe.

Au retard de formation s’ajoute une impasse opérationnelle majeure : l’absence totale de frais de descente (3 500 FCFA/jour). On demande à des agents, déjà fragilisés par l’attente de leurs primes de formation, d’avancer les frais de transport et de rafraîchissement.

Dans un arrondissement comme Sangmélima, où la topographie et l’éparpillement des ménages exigent une mobilité constante, cette exigence est irréaliste. Un agent qui n’a pas les moyens de se déplacer jusqu’au bout de sa zone de dénombrement est un agent qui « tronquera » son parcours. La donnée ne sera pas collectée au cœur des foyers, elle sera « inventée » sur le bord des routes bitumées.

L’analyse temporelle est ici impitoyable. En compressant l’opération pour finir le 29 mai, les encadreurs imposent un rythme de 19 jours pour accomplir ce qui aurait dû prendre près de 40 jours de travail minutieux (identification + dénombrement).

Ce « sprint » forcé sur une opération triple (Population, Agriculture, Élevage) est une hérésie méthodologique. On ne dénombre pas des troupeaux et on n’inventorie pas des parcelles agricoles entre deux portes. Le risque de « remplissage de bureau » (le fait pour un agent de remplir les questionnaires sans visiter les ménages pour tenir les délais) est désormais de 100 %. Sangmélima risque de produire des statistiques « propres » sur le papier, mais totalement déconnectées de la réalité sociologique et économique du terrain.

L’autre conséquence invisible est la qualité du personnel restant. Devant l’incertitude et le mépris salarial, les profils les plus compétents et les plus mobiles ont déjà regagné leurs activités habituelles. Qui reste-t-il sur le terrain ? Des agents par défaut, ou des remplaçants de dernière minute dont la maîtrise des outils numériques de collecte (smartphones) reste douteuse.

Le décalage entre la phase de sensibilisation (avril) et la descente effective (mai) a également créé une rupture de confiance avec les populations. Les chefs de ménage, lassés d’attendre, sont désormais réticents. L’agent recenseur, pressé par le temps et accueilli avec froideur, bâclera inévitablement les entretiens.

En résumé, le RGPH-4 est censé être la boussole du développement du Cameroun pour la prochaine décennie. À Sangmélima, cette boussole est en train d’être faussée. En privilégiant l’affichage politique d’une clôture au 29 mai plutôt que la vérité des chiffres, l’administration prend le risque de bâtir des hôpitaux là où il n’y a personne et d’ignorer les zones de production agricole réelles.

Ce n’est plus un recensement, c’est une parodie administrative. Si les autorités ne procèdent pas à une rallonge budgétaire pour les frais de terrain et à un report de la date de clôture, les résultats de Sangmélima ne seront qu’un amas de données erronées. Or, dans une démocratie moderne, gouverner avec des chiffres faux, c’est naviguer vers le gouffre.

Alfred Edima

 

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