Face au risque d’un chaos technique et d’une crise sociale majeure, l’Agence de régulation des télécommunications (ART) a suspendu à la dernière minute la déconnexion des smartphones non dédouanés. Un rétropédalage qui met en lumière les failles de la gouvernance numérique de l’État.
Le Cameroun a frôlé la paralysie numérique. Prévu pour le 25 mai 2026, le blocage massif de près de 700 000 téléphones portables considérés comme non dédouanés a finalement été gelé par le régulateur. L’objectif de la Direction générale des douanes était clair : forcer les utilisateurs à payer une taxe de 33,33 % sur la valeur des appareils importés hors circuit officiel pour renflouer les caisses de l’État, qui estime le manque à gagner à 25 milliards de FCFA.
Mais à l’approche de l’échéance, la réalité du terrain a brisé les ambitions fiscales du gouvernement. Couper le réseau à des centaines de milliers de citoyens aurait paralysé des pans entiers de l’économie informelle, de l’éducation et des services financiers mobiles.
Le premier coup d’arrêt est venu de Camtel. L’opérateur historique public a confessé son incapacité technique à appliquer la mesure. Son système d’information actuel ne permet pas de filtrer efficacement les numéros IMEI (l’identité des téléphones) sans une mise à niveau logicielle et financière lourde, totalement imprévue.
Ce constat est un camouflet pour l’État : au moment où le gouvernement veut durcir le contrôle numérique, son propre bras séculier n’est pas prêt. Cela révèle un fossé béant entre les textes de loi et la réalité des infrastructures technologiques nationales.
De leur côté, les géants privés MTN et Orange disposent de la technologie nécessaire, mais ils ont fermement refusé de s’exécuter. En l’absence d’un cadre juridique clair, ils ont refusé d’endosser le coût politique et commercial de cette mesure impopulaire.
Les opérateurs ont refusé de servir de bouclier à l’administration fiscale. Ils savaient pertinemment qu’en cas de coupure, la colère des abonnés se retournerait contre leurs agences et non contre les bureaux de la douane.
Ce conflit ne date pas d’hier. Déjà en 2020, une tentative de prélèvement direct de la taxe douanière sur le crédit de communication avait provoqué un tollé général, forçant le gouvernement à reculer. Réintroduite dans la loi de finances en 2023, la mesure est revenue sur la table en mars 2026.
Pour calmer le jeu, l’ART a précisé que la mesure ne serait pas rétroactive : tous les téléphones connectés avant le 16 mars 2026 sont sauvés. Mais pour les appareils récents, le flou artistique demeure total.
Ce gel ressemble fort à un désaveu de la méthode forte. Deux options s’offrent désormais au gouvernement : abandonner discrètement ce projet impopulaire ou revenir avec une formule plus souple, ciblant les gros importateurs à la frontière plutôt que le consommateur final.
Cet épisode restera comme un avertissement pour la gouvernance camerounaise. À l’ère du numérique, le smartphone n’est plus un luxe mais un outil de survie quotidienne. Taxer brutalement cet outil sans consensus ni préparation technique est le meilleur moyen de provoquer une crise politique majeure.
Issaka Souaibou

