L’or du Cameroun : Le mystère des 15 tonnes disparues

Gazelle D'Afrique
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Un rapport récent de l’ITIE révèle un fossé abyssal entre l’or officiellement déclaré par les autorités camerounaises et les volumes réceptionnés par les pays importateurs. Entre porosité des frontières et circuits illégaux, l’État fait face à un manque à gagner colossal estimé à 160 milliards de FCFA. Enquête sur un scandale de transparence qui secoue le secteur extractif.

Le 10 décembre 2025, la publication du rapport 2023 de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE) à Yaoundé a fait l’effet d’une onde de choc. Ce document, référence mondiale en matière de gouvernance, met en lumière une réalité mathématique vertigineuse : tandis que les douanes camerounaises n’enregistraient que 22,3 kg d’or à l’exportation, les pays importateurs — Émirats arabes unis en tête — déclaraient avoir reçu 15,2 tonnes d’or en provenance du Cameroun.

Cet écart de 1 à 700 n’est pas une simple erreur de virgule ; c’est le signal d’une hémorragie systémique. Pour le géologue Dr Youmssi Bareja, le constat est sans appel : « Pratiquement toute la production échappe au contrôle ». Derrière ce « trou noir » de 15 tonnes se cache un manque à gagner de 160 milliards de FCFA (250 millions d’euros), une somme qui aurait pu financer des infrastructures majeures à travers le triangle national.

Au cœur de la riposte gouvernementale se trouve la SONAMINES (Société Nationale des Mines). Créée en 2020 pour reprendre le contrôle de la souveraineté minière, cette société d’État est aujourd’hui investie d’une mission critique : transformer l’artisanat sauvage en une filière structurée et traçable.

La SONAMINES détient désormais l’exclusivité de la commercialisation et a pour mission de collecter « l’impôt synthétique minier libératoire » — une taxe prélevée directement en nature (en or physique). Cette méthode a déjà permis de faire passer les réserves d’or de l’État de 37 kg à environ 1 500 kg en quelques années. Cependant, elle doit lutter contre des réseaux clandestins disposant d’une liquidité immédiate. Pour gagner cette guerre, la SONAMINES renforce ses capacités financières afin de s’imposer comme l’acheteur unique et incontournable sur le terrain.

Pour stopper l’évasion, le gouvernement mise sur un verrouillage technologique : Au puits de mine : Installation d’unités mécanisées en vase clos pour quantifier précisément le minerai dès sa sortie de terre. Le transport sécurisé : Utilisation systématique du Bordereau de Suivi des Matières (BSM) et de mallettes scellées. La certification scientifique : Analyse par spectrométrie pour déterminer la signature chimique de l’or et confirmer son origine camerounaise réelle.

Le territoire national sert souvent de plateforme de « blanchiment » pour de l’or de conflit venant de pays voisins. Tant que les hubs mondiaux de l’or, comme Dubaï, accepteront des cargaisons sans certificats d’origine authentifiés par la SONAMINES, les circuits de l’ombre resteront attractifs. La réussite du Cameroun dépendra donc de sa capacité à mener un bras de fer diplomatique pour exiger une transparence accrue de ses partenaires commerciaux.

Face à l’ampleur du pillage, le nouveau Code Minier camerounais durcit radicalement le ton. Pour les contrevenants, la période de l’impunité semble révolue. Les sanctions prévues sont désormais conçues pour être dissuasives, tant sur le plan financier que pénal. Tout exploitant ne respectant pas les procédures de déclaration ou contournant le circuit de la SONAMINES s’expose à : La suspension immédiate des activités pour une durée allant jusqu’à six mois. Le retrait définitif des titres miniers en cas de récidive ou de fraude avérée sur les volumes produits. La mise sous séquestre des équipements et des engins de chantier présents sur le site.

Le Code prévoit des peines d’emprisonnement et des amendes dont les montants ont été multipliés : Exploitation illicite : Les peines de prison peuvent aller de 2 à 5 ans, assorties d’amendes pouvant atteindre plusieurs centaines de millions de FCFA, soit le double de la valeur de l’or saisi. Contrebande et faux en écriture : Toute falsification du Bordereau de Suivi ou du Certificat d’Origine est traitée comme un crime économique grave, entraînant l’interdiction définitive d’exercer dans le secteur minier camerounais. Confiscation systématique : Tout gramme d’or saisi hors des circuits légaux est d’office confisqué au profit de la réserve d’or de l’État gérée par la SONAMINES, sans possibilité de rachat par le contrevenant.

Le texte ne s’arrête pas aux opérateurs privés. Il prévoit des sanctions disciplinaires et pénales sévères pour tout agent public (mines, douanes, forces de l’ordre) reconnu complice de facilitation de trafic. La « complicité par inaction » est désormais passible des mêmes peines que l’infraction principale.

Le Ministre des Mines par intérim, le Pr Fuh Calistus Gentry, a annoncé l’application stricte de ces mesures dès janvier 2026. Le succès de cette réforme repose sur la fin de l’opacité : les 160 milliards de FCFA perdus chaque année ne sont plus acceptables. Si la SONAMINES parvient à sécuriser techniquement la chaîne de valeur et si la justice applique rigoureusement le nouveau Code Minier, l’or cessera d’être un mirage statistique pour devenir le moteur de la résilience économique du pays.

Le chemin est encore long, mais pour la première fois, l’État semble avoir décidé que son sous-sol ne serait plus une mine à ciel ouvert pour les réseaux de l’ombre.

La Rédaction

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