Alors que les bouteilles orange de la SCTM s’évaporent une nouvelle fois des points de vente, plongeant les ménages dans le désarroi, l’analyse des faits révèle une crise à deux vitesses. Entre ardoises financières privées et fragilité de la stratégie gazière nationale pilotée par la SNH, radiographie d’un système à bout de souffle.
Le spectacle est devenu tristement familier dans les artères de Yaoundé, Douala, et plus encore dans les régions septentrionales et anglophones : des processions de citoyens, bouteille orange à bout de bras ou sur la tête, arpentant les dépôts dans l’espoir d’un hypothétique ravitaillement. Pour le leader historique du marché, la Société Camerounaise de Transformation Métallique (SCTM), la crise n’est pas nouvelle, mais elle met à nu les liaisons dangereuses entre la gouvernance des distributeurs et les géants étatiques de l’énergie.
L’effet domino : Quand la SCTM tangue, le marché coule
Avec une part de marché historique qui a oscillé entre 33 % et 40 %, la SCTM n’est pas un opérateur comme les autres. Sa santé financière conditionne la paix sociale. Or, le nœud gordien de cette pénurie à répétition réside dans une asphyxie par la dette.
Selon des sources concordantes au sein de la filière, la SCTM accumule de lourds passifs commerciaux auprès de ses partenaires du Groupement des Professionnels du Pétrole (GPP) et de son principal fournisseur de GPL (Gaz de Pétrole Liquéfié), TRADEX. Face à des impayés chroniques se chiffrant en milliards de FCFA, les vannes du crédit se referment. TRADEX, qui applique désormais une discipline financière stricte, exige des paiements au comptant que la trésorerie de la SCTM peine à aligner. Le résultat est mathématique : pas de cash, pas d’enlèvement en zone d’enfûtage, et donc, des bouteilles désespérément vides pour le consommateur.
Le rôle de la SNH : L’ombre du géant de l’énergie
Contrairement aux idées reçues, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) ne remplit pas les bouteilles dans les quartiers. Mais elle valide la stratégie commerciale au sommet. En tant qu’actionnaire majoritaire de TRADEX, la SNH insiste sur la rentabilité et la sécurisation des recettes de sa filiale. Bloquer les livraisons à un distributeur insolvable est une décision de saine gestion comptable pour la SNH, mais elle se transforme en détresse énergétique pour le citoyen lambda.
De plus, cette crise intervient dans un contexte de transition gazière nationale complexe pour la SNH, marquée par l’arrêt de certaines infrastructures majeures de liquéfaction (comme le navire-usine *Hilli Episeyo* à Kribi). Bien que ce gaz fût destiné à l’export, ces restructurations rappellent la fragilité du modèle camerounais.
Le grand paradoxe : Le gaz est là, mais inaccessible
Le point le plus crucial à porter à l’attention des populations est le suivant : le Cameroun ne manque pas de gaz. Un tour dans les terminaux de la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP) confirme que les stocks de GPL importés sont disponibles et approvisionnés. Les marques concurrentes continuent d’ailleurs d’approvisionner leurs réseaux.
La pénurie actuelle est purement commerciale et logistique. La SCTM n’ayant pas les liquidités pour retirer son quota, le marché se retrouve privé d’un tiers de son offre. Malheureusement, les opérateurs concurrents ne disposent pas instantanément du parc de bouteilles vides interchangeables ni de la logistique fine pour absorber instantanément les milliers de ménages laissés sur le carreau par le leader orange.
Le faux coupable : Le départ du navire-usine Hilli Episeyo
Coïncidence de calendrier ou lien de cause à effet ? La pénurie actuelle coïncide avec le départ hautement médiatisé de l’unité flottante de liquéfaction de gaz au large de Kribi en ce mois de juillet 2026. Si techniquement ce navire ne produisait que du gaz destiné à l’exportation (GNL) et non le gaz de nos ménages (GPL), son départ prive la SNH de près de 300 milliards de FCFA de recettes annuelles. Ce « trou d’air » budgétaire pousse le géant public de l’énergie à durcir sa discipline financière. Résultat indirect : la SNH et sa filiale TRADEX n’ont plus les moyens de tolérer les ardoises de la SCTM. L’austérité au sommet de l’État finit par éteindre les fourneaux des ménages.
Une vulnérabilité structurelle que l’État tente de corriger
Au-delà du cas critique de la SCTM, cette crise rappelle que le Cameroun importe toujours près de 80 % du gaz domestique consommé sur son territoire. La capacité de stockage nationale (estimée à seulement 6 200 tonnes métriques) reste dérisoire face à des besoins mensuels qui frôlent les 18 000 tonnes.
Conscient de cette épée de Damoclès, l’État, via la SNH et TRADEX, vient d’acter le lancement du projet CSTAR (en partenariat avec Ariana Energy) pour la construction de nouvelles infrastructures afin de renforcer la résilience du pays face aux ruptures d’approvisionnement. Mais en attendant que ces projets sortent de terre, ce sont les ménagères qui paient le prix fort, contraintes de retourner au charbon de bois ou d’acheter des bouteilles de marques concurrentes au prix fort.
Le gaz domestique n’est plus un produit de confort, c’est un impératif de santé publique et d’environnement. Tant que la gouvernance financière des distributeurs historiques ne sera pas assainie et adossée à une autonomie de stockage nationale, le spectre de la bouteille vide continuera de hanter les cuisines camerounaises.
La Rédaction

