Les tentes sont repliées, les officiels ont regagné Yaoundé et la poussière des cortèges retombe enfin sur Kousseri, Zina et Lagdo. Si la mission d’Alamine Ousmane Mey a été un succès diplomatique et politique incontestable, elle ouvre désormais une phase autrement plus complexe : celle de la pérennité. Entre l’entretien des tracteurs de Kousseri et la gestion des périmètres rizicoles de la Bénoué, le plus dur commence. Comment transformer ces investissements de plusieurs milliards en acquis durables pour les générations futures ? Analyse des enjeux de la redevabilité.
L’histoire du développement en Afrique est parsemée de projets grandioses qui, faute de maintenance, ont fini par péricliter. À Kousseri comme à Yagoua, la crainte est légitime : que deviendront les dix tracteurs offerts dans cinq ans ? Qui assurera la maintenance du complexe moderne de poissonnerie si une panne majeure survient dans la chaîne de froid ?
La redevabilité commence par la mise en place de modèles de gestion rigoureux. Le Ministre Alamine Ousmane Mey a d’ailleurs martelé ce message : ces équipements ne sont pas des cadeaux, mais des outils de production. Pour éviter que le complexe de poissonnerie ne devienne une coquille vide, il faudra une gestion professionnelle, probablement via des partenariats public-privé ou des coopératives de pêcheurs solidement structurées et auditées régulièrement.
Un projet n’est pérenne que si les bénéficiaires se l’approprient totalement. À Zina, les doléances du Maire sur l’encadrement technique et le nivellement des sols soulignent un point crucial : l’infrastructure seule ne suffit pas. Sans un transfert de compétences réel, les populations resteront dépendantes des interventions extérieures.
Le défi de la pérennité réside dans la capacité des populations du Logone-et-Chari et du Mayo-Danay à passer du statut de « spectateurs du développement » à celui de « gestionnaires du progrès ». Cela implique que les comités de gestion des périmètres rizicoles (VIVA-Bénoué et VIVA-Logone) soient transparents, que les cotisations pour l’entretien des canaux soient perçues et que les bénéfices soient réinvestis dans l’outil de production.
Le PROLAC et les autres projets structurants sont financés en grande partie par la Banque Mondiale. Le regard de l’institution de Bretton Woods ne s’arrête pas à la coupure du ruban inaugural. La poursuite des financements dépendra des rapports d’impact réels : combien d’emplois créés ? Quelle augmentation du rendement à l’hectare ? Quelle réduction de la pauvreté ?
Mais au-delà des bailleurs, c’est envers les citoyens que la redevabilité est la plus forte. Les militants du RDPC qui ont accueilli le Ministre à Kawadji attendent que les promesses se traduisent par une baisse du prix du riz sur le marché et par une prospérité visible dans leurs foyers. La « vérité du terrain », évoquée dès le début de cette tournée, sera le seul juge de paix.
Pour que cette mission ne reste pas une parenthèse enchantée, un dispositif de suivi-évaluation permanent doit être activé. Le laboratoire de climatologie de Kousseri pourrait d’ailleurs jouer un rôle de sentinelle, non seulement pour le climat, mais aussi pour l’observation des cycles agricoles.
En somme, si Alamine Ousmane Mey a apporté les semences et les outils, c’est aux acteurs locaux (maires, chefs traditionnels, présidents de coopératives) qu’incombe désormais la responsabilité de la récolte. Le succès final de cette tournée ministérielle ne se mesurera pas à la ferveur des applaudissements de mai 2026, mais à l’état de marche des machines en mai 2030. La route vers l’émergence est un marathon, et Kousseri vient juste de franchir un ravitaillement décisif.
Abdoul Salam Moumini

