Le spectre d’un blocage total du fret routier sur l’échiquier national et subrégional a fait trembler le gouvernement du Cameroun. Réunis d’urgence le dimanche 23 août 2026 sous la présidence effective du Ministre des Transports, Jean-Ernest Masséna NGALLE BIBEHE, et sur « Hautes Instructions du Premier Ministre, Chef du Gouvernement », l’exécutif et la plateforme des organisations socioprofessionnelles des transports routiers ont débouché sur un compromis in extremis. Objectif : tuer dans l’œuf la grève générale planifiée dès le lendemain, 24 août 2026.
La présence autour de la table de négociations d’un collège ministériel inédit — réunissant le Travail et la Sécurité Sociale (Grégoire OWONA), le Commerce (Luc Magloire MBARGA ATANGANA), et le Secrétariat d’État aux Travaux Publics (Armand NDJODOM) — témoigne à elle seule de la gravité de la crise qui menaçait d’asphyxier le pays et ses voisins enclavés de la CEMAC (Tchad et Centrafrique).
Le premier enseignement majeur de ce communiqué officiel réside dans le gel pur et simple des réformes réglementaires contestées :
* La suspension de la Licence S6 : Le Décret n°2022/8801/PM du 10 octobre 2022, qui régissait le transport routier de marchandises pour compte propre et imposait la très controversée « licence S6 », est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Un Comité interministériel placé auprès des Services du Premier Ministre sera chargé de sa relecture.
* La mise entre parenthèses de la réforme du CNCC : L’applicabilité du Décret n°2025/314 du 16 juillet 2025, portant transformation du Conseil Camerounais des Chargeurs (CNCC), fait également l’objet d’un gel en vue d’un réexamen approfondi.
Dans les deux cas, le gouvernement concède la création de Comités Interministériels chargés de revoir sa copie sous l’égide de la Primature. Un rétropédalage qui traduit la capacité d’arbitrage et la force de frappe syndicale (représentée par la SYNATROCAM, SYNAPRO-PLC, OPSTAC, REPTROC, SNCRC, SCTRC, etc.).
« En suspendant la licence S6 et la mise en œuvre de la réforme du CNCC, l’État privilégie la paix sociale et la continuité des flux logistiques au détriment d’une ingénierie administrative jugée par les acteurs de terrain comme punitive et étouffante. »
Le cœur névralgique du compromis concerne la circulation des marchandises en transit vers le Tchad et la République Centrafricaine. Le communiqué officialise une mesure réclamée de longue date par les routiers : la stricte limitation des contrôles aux seuls points conventionnels.
* Corridor Douala – N’Djamena : Traitement réservé exclusivement aux quatre (04) check-points conventionnels.
* Corridor Douala – Bangui : Contrôles limités aux trois (03) check-points conventionnels.
* Fin des « péages sauvages » : L’accord consacre l’interdiction formelle de perception des amendes forfaitaires par les équipes de prévention routière du Ministère des Transports.
Cette décision s’attaque directement au fléau des tracasseries routières et des prélèvements illégaux qui pesaient lourdement sur les délais d’acheminement et renchérissaient les coûts d’approvisionnement des pays voisins.
Au-delà des aspects réglementaires et sécuritaires, l’accord ratifié à Yaoundé s’aventure sur le terrain des droits sociaux et de l’organisation portuaire :
* La Convention Collective Nationale : Transmissions sous 24 heures pour relance du décret d’extension de la convention collective nationale du secteur des transports routiers.
* Le Cadre de Concertation Tripartite : La mise en place immédiate d’une plateforme permanente de concertation réunissant les acteurs clés de la chaîne logistique : la SCDP (Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers), le PAD (Port Autonome de Douala), le PAK (Port Autonome de Kribi) et les syndicats de chauffeurs.
Si la levée du préavis de grève soulage à court terme les acteurs économiques, l’analyse systémique de cet accord laisse entrevoir plusieurs défis structurels :
* La gouvernance par la crise : Suspendre des décrets signés au plus haut sommet de l’État sous la pression d’un préavis de grève démontre un déficit d’anticipation et de concertation préalable lors de l’élaboration des textes réglementaires.
* Le défi de l’application sur le terrain : La limitation des check-points (4 pour N’Djamena, 3 pour Bangui) et la fin des amendes forfaitaires de la prévention routière sont de très bonnes résolutions. Cependant, le véritable test résidera dans la capacité du gouvernement (via le DGSN, le SED/GN et la Douane) à faire respecter cette discipline par les éléments en patrouille sur les routes.
* L’équation du CNCC et du secteur privé : La contestation du décret modifiant le statut du CNCC met en lumière la frontière ténue entre régulation publique et coûts d’exploitation imposés aux acteurs privés du transport.
Conclusion
En évitant le chaos économique au matin du 24 août 2026, le gouvernement camerounais a fait preuve de pragmatisme. Néanmoins, en confiant le sort des décrets contestés à de futurs comités interministériels, les autorités n’ont fait que reporter les arbitrages de fond. Le secteur des transports routiers demeure sous tension, dans l’attente d’un cadre juridique rénové, moderne et réellement consensuel.
Arsène Nna


